Odyssée Pénélope 
 

A Space Odyssey (2001) de la chorégraphe madrilène Cuqui Jerez est une plongée intime et ludique dans les mécanismes de la perception visuelle et de la mémoire. 

Tentative de définition d'une femme en prise avec son univers intérieur: femme fantasque, maniaque, obsessionnelle, femme fragile, drôle, solitaire. Femme objet dans un monde d'objet. A Space Odyssey -- l'odyssée spatiale resserrée aux quatre murs d'un espace d'habitation. Cela aurait aussi bien pu s'intituler Odyssée Pénélope: la femme qui en attendant le retour de son mythique époux n'a pas d'autre recours que de répéter indéfiniment l'histoire inscrite dans sa mémoire et de ressasser les images qui lui restent. 

Cuqui Jerez désosse le mythe pour n'en laisser que la redite des gestes du quotidien -- autant dire que le mythe ne l'intéresse pas. Des gestes qu'elle va décliner jusqu'à en brouiller leur lecture. C'est que la dite femme n'est peut-être pas tout à fait à l'endroit que l'on croit voir et que les gestes qu'elle enchaîne avec une minutie et une lenteur qui frisent parfois l'agacement, n'ont peut-être pas le sens qu'on voudrait leur donner. La manipulation des objets est ici à voir comme une phrase chorégraphique réglée au geste près, suivant un timing rigoureux -- une phrase chorégraphique d'environ vingt cinq minutes qui se répètera trois fois, sous trois angles différents et avec modifications des objets. Phrase après phrase Cuqui Jerez provoque une distorsion du réel au profit de la résurgence de la mémoire; ce qui reste du rituel quand celui-ci voit ses outils et son cadre de représentation transfigurés. Au même titre que l'image, l'objet se fait fantasque, il devient support de projection de la mémoire et de l'imaginaire, perturbateur des perceptions visuelles et auditives. Ainsi Cuqui Jerez n'a aucun mal à proposer pour cadre de sa phrase chorégraphique un film pris à ras de terre au moment même où elle se prêtait à ses manipulations d'objets. Comme une magicienne elle opère la transformation radicale de ce que le public croyait percevoir dans un premier temps, renversant le banal en extraordinaire. Dans le film, tous les objets et les actions se reflètent en double sur le sol en lino transparent: les chaises qu'elle déplace d'un bout à l'autre de la scène deviennent des monstres arachnéens qu'elle chevauche, les trois petites éponges qu'elle avait posées au sol deviennent un matelas sur lequel elle se couche... Tout est illusion et pourtant tout est vrai. Seul le point de vue de la perception change. Troisième volet -- dernier acte. Ultime répétition de la phrase. Ce n'est plus seulement la mémoire de la femme qui est à présent mise en jeu, mais aussi celle du public devenu avec le temps aussi prompt à renverser les images et à en faire un lieu de référencement personnel. La mémoire désormais commune se fait complice du regard du spectateur et du foisonnement des gestes de la femme. Toute dérive devient alors acceptable et la réalité, une notion subjective qui se frôle à peine.

Alexandra BAUDELOT  

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